Le supporterisme en Algérie : origines et implications politiques et sociales

El hachemi AGGOUN

Le supporterisme en Algérie : origines et implications politiques et sociales

Université de Paris Sud

Introduction

En Europe, comme l’affirme certaines études[1], les supporters de football ont réussi à faire du stade un espace de visibilité collective, et du match de football un moment de valorisation du soi. Grâce à leurs nouvelles formes de manifestations et d’expressions partisanes, le spectacle sportif est devenu plus spectaculaire et plus attractif. En effet, le supporterisme des temps modernes se veut une expression festive et joyeuse, mais qui peut se transformer facilement en action de violence physique et verbale. Ce croisement entre le festif et le violent constitue donc, l’essentielle composante de la pratique partisane contemporaine, une pratique qui a su s’adapter avec les nouvelles valeurs de la société moderne. Désormais, le supporterisme est devenu un enjeu en soi, où les amateurs du football cherchent à s’affirmer comme un acteur à part entière dans l’univers du spectacle sportif. En ce sens, pour cette jeunesse des stades, l’activité partisane s’est transformée en véritable support d’affirmation sociale et identitaire.

Les supporters de football, voila une thématiques à laquelle les sciences sociales en Algérie se sont rarement intéressées, et un domaine où les chercheurs et les scientifiques ont très peu investis. Pourtant, ce terrain parait très fertile et riche par une composante variée et diverse tant sur le plan humain que sur le contenu de la pratique elle-même. Ce constat a été fait lors de notre travail de recherche de la première année de Master, où nous avons pu observer une action partisane, certes peu organisée et souvent improvisée, mais très originale sur le plan de la rhétorique et de la gestualité. Dans ce cadre, la parole partisane des supporters de football en Algérie, dépasse le cercle traditionnel de l’enjeu sportif entre les clubs, pour s’autoriser à aborder des sujets plus sérieux tel que le politique, le social et l’identitaire. Ici et là, nous pouvons entendre des chants et des slogans qui dénoncent la situation sociale, critiquant les politiques et les symboles de l’Etat, rêvant d’un jour meilleur sous d’autres cieux en Europe ou en Australie… ce discours extra-sportif est très présent chez les supporters.

C’est donc à cette rhétorique peu habituelle dans l’espace sportif que notre travail de recherche s’est intéressé, nous avons voulu chercher dans les significations d’un tel comportement, ainsi que dans l’objectif de ses initiateurs. Notre enquête de terrain est allée à la découverte de l’univers du supporterisme algérien, ses chants, ses slogans, ses banderoles, ses chorégraphies, etc. Cette recherche se veut une démarche d’exploration d’un domaine encore vierge et inconnu, pour ce faire, nous avons jugé nécessaire d’aller à la rencontre de ses adeptes et ses acteurs, cette jeunesse qui adopte un comportement verbal critique vis-à-vis de l’Etat et de ses symboles, a trouvé dans le stade un lieu idéal pour s’exprimer librement.

  • Cadre Méthodologique 
    • Eléments de problématique

Pour Christian Bromberger[2] la pratique partisane des supporters de football, notamment en ce qui concerne la rhétorique et la gestuelle, serait une incarnation de différentes dimensions symboliques : la guerre, la vie et la mort, l’exaspération des valeurs viriles, ainsi que des parodies et des stéréotypes. L’ensemble de ces manifestations s’inscrivent dans une logique antagoniste et partisane, à travers laquelle, les supporters de football cherchent à provoquer et à choquer le camp adverse. En ce sens, le supporterisme moderne serait le reflet d’une logique mi-dramatique, mi-parodique, qui exprime une mise en scène spectaculaire et provocatrice qu’il ne faut pas surcharger de sens.

En s’appuyant sur ce point de vue, donnant une forte symbolique aux différentes expressions rhétoriques du supporterisme moderne, nous nous sommes interrogés sur le registre symbolique et représentatif dans lequel nous pouvions classer les chants, les slogans et d’autres emblèmes partisans évoquant le politique, la pauvreté, le chômage ou le désir de quitter le pays. Quelle serait la logique partisane qui pourrait justifier les expressions qui dénoncent un vécu social inconfortable ? Quelle signification pourrait avoir cette rhétorique inhabituelle dans les stades de football ? Pourrions-nous la considérer comme une nouvelle forme de résistance sociale qui se substituerait à des formes traditionnelles affaiblies et incapables de transmettre le mécontentement social des jeunes de la nouvelle génération ? Dans le même registre, dans quelle perspective pourrions-nous classer des pratiques critiquant et dénigrant tout ce qui symbolise l’Etat et ses institutions ? Seraient-elles aussi une forme non conventionnelle d’opposition politique ? En outre, serions-nous capables, en partant de ces paroles et ces propos politiques et sociaux tenus dans les enceintes sportives, de prétendre que cette jeunesse est politisée ? Et de dire qu’elle est consciente de la sensibilité des sujets abordés et aussi de leur poids au sein de la société ?

Il sera aussi question de vérifier si l’ensemble de cette rhétorique extra-sportive, ne serait au final qu’une sous partie de la logique partisane provocatrice et antagoniste. Une provocation qui ne s’adresse pas à un adversaire sportif, mais plutôt, à l’encontre d’un Etat et d’un pouvoir incapable d’être à la hauteur des aspirations politiques, et des attentes sociales, économiques et culturelles de la nouvelle génération des Algériennes et des Algériens. Dans un autre registre, en connaissant la capacité de mise en valeur du supporterisme moderne, nous sommes en mesure de se demander si ce comportement partisan ne serait qu’une stratégie de paraitre de la part de cette jeunesse qui se sent écartées et marginalisées ?

  • Hypothèses de travail

La première hypothèse serait de supposer que l’existence de la parole sociale et politique dans l’espace footballistique, ne serait qu’une réponse à une volonté d’être distingué et de se démarquer par rapport aux autres supporters. Ainsi, il s’agit d’être créatif et inventif en utilisant des mots et des expressions inhabituels dans les stades, s’inspirant de la vie quotidienne des jeunes, afin de réussir à atteindre une sorte de visibilité et d’importance chez ses semblables. Nous sommes donc dans une pure approche antagoniste et partisane, qui voit les supporters de différents clubs s’arracher et se concurrencer un triomphe symbolique dans l’univers du supporterisme.

La deuxième hypothèse serait de prétendre qu’au moins une partie des manifestations gestuelles et rhétoriques des supporters algériens aient un point de vue non sportif. Un avis libre, qui en se déclinant dans l’anonymat de la foule, va s’exprimer sans craintes d’éventuelles poursuites policières. A travers un ensemble de chants, slogans, banderoles et d’autres emblèmes, les supporters exprimeraient un mécontentement et une colère à l’égard des politiques étatiques, et par rapport à leur situation sociale et économique. Ces comportements dans les gradins du stade seraient une forme non habituelle de protestation sociale et politique, et ce, compte tenu de la faiblesse et de l’inefficacité qui caractérise l’ensemble des institutions et associations censées occuper ce rôle.

 

 

  • La Partie Empirique
    • Les justifications des techniques d’enquête 

Afin que cette étude soit plus efficace et plus cohérente, nous avons décidé d’utiliser comme outil d’enquête, la technique de l’entretien semi directif et la méthode de l’observation participante. Ces deux outils d’enquête, qui s’inscrivent dans une démarche typiquement qualitative, vont nous permettre de saisir la réalité de l’expression partisane des supporters de football en Algérie, de comprendre la signification de leurs propos sociaux et politiques exprimés dans les gradins des stades de football. Pour cela, nous sommes allés vivre le match de football dans les virages auprès des véritables acteurs du spectacle. Nous avons vu, écouté et enregistré l’expression physique et verbale de ces supporters. Pendant ce moment d’observation, nous avons pu avoir des discussions avec les jeunes supporters à propos de notre thématique et de leurs pratiques en général. Des rencontres ont été organisées par la suite pour effectuer les entretiens individuels prévus.

  • Le choix de l’observation participante

On ne peut étudier les hommes qu’en communiquant avec eux, ce qui suppose que l’on partage leur existence d’une manière durable, comme le conseillent Griaule et Leenhardt ou passagère comme le recommande Lévi-Strauss[3]. L’observation participante consiste à participer réellement à la vie et aux activités des sujets observés[4]. A notre sens, le recours à ce dispositif de travail était nécessaire, dans la mesure où l’on voulait découvrir et décortiquer le discours abordé pendant la pratique partisane en détail : ses moments forts, ses difficultés et aussi le profil de ses partisans.

Ainsi, nous nous sommes intégrés à la foule partisane aux stades de Hamloui à Constantine et Bologhine à Alger, accompagnés d’amis connaisseurs de ces territoires juvéniles et de ce monde des supporters, munis d’un dictaphone et d’un carnet de notes. A trois reprises, nous avons eu le temps d’enregistrer, d’écouter et d’observer les différents types de chants, de slogans, de banderoles, de tifosi, etc. Des manifestations à caractère sportif, mais souvent accompagnées d’un message dissimulé. Ces moments de recherche in vivo nous ont permis de recueillir un ensemble de données sur le mouvement partisan, qui nous seront d’une haute importance pour notre travail de recherche.

  • Le choix de l’entretien semi directif

L’entretien semi directif combine une attitude non-directive favorisant l’exploration de la pensée dans un climat de confiance et un projet directif pour obtenir des informations sur des points définis à l’avance[5]. Dans ce sens, le choix de cet instrument de recherche nous a paru nécessaire, afin de donner une liberté de parole à la personne interrogée mais sur des thèmes décidés en amont. Cette technique de recherche nous permettait de recueillir le maximum d’informations auprès des personnes ciblées, qui chacune à leur façon et selon leur perception ont tenté d’expliquer et de justifier la tenu de propos extra-sportifs dans les enceintes sportives.

  • Le guide d’entretien 

La réalisation de ce type d’entretien nécessite l’élaboration d’un guide adapté aux objectifs de notre recherche. Ce guide a été établi après quelques échanges exploratoires réalisés surtout via les réseaux sociaux et les forums des supporters ciblés à l’avance. Dans ce guide, nous avons répertorié les thèmes incontournables à aborder au cours des entretiens avec les supporters. Le premier thème de notre guide d’entretien concernait la question de la carrière des supporters et des membres des groupes dans le monde des supporters, ce qui permettait de mettre en évidence le parcours individuel et le profil social de chaque participant. Le deuxième thème avait pour objet la description de la pratique partisane dans sa globalité. Le thème suivant devenait plus précis en cherchant à mettre en lumière l’action partisane, sociale et politique, l’objectif étant de déterminer les attentes vis-à-vis de de telles pratiques. Puis nous tenterons de trouver un sens et une signification à ce genre de manifestations. Le quatrième thème était consacré au fait de savoir si en parallèle de ces expressions politiques et sociales scandées dans les stades, ces supporters s’engageaient dans un quelconque mouvement politique. Des questions seront posées afin de mesurer l’existence d’une éventuelle conscience politique et sociale chez ces jeunes amateurs de football, et de comprendre ce qui motivent leurs agissements. Et enfin, la dernière thématique de notre guide d’entretien posera des questions sur le désir du paraitre dissimulé dans ces comportements partisans, et ce, pour savoir si les amateurs de football se servent des gradins des stades pour attirer l’attention de la société, et pour devenir plus visibles aux yeux des politiques.

  • Le football en Algérie, ses supporters et ses missions  
    • L’espace du football en Algérie, d’un outil d’endoctrinement politique à un moyen de contestation sociale et politique.

En Algérie, depuis l’indépendance et jusqu’à l’époque actuelle, le sport et le politique n’ont cessé de se servir l’un de l’autre. Les rapports de force entre ces deux éléments changent et se modifient selon la période et selon le contexte social et économique du pays. En ce sens, nous pouvons distinguer deux temps marquants dans les rapports qui existent entre le sport et le politique[6]. Le premier temps commence vers 1963, à l’aube de l’indépendance, et se prolonge pratiquement jusqu’aux événements d’octobre 1988. Durant cette période, c’est le politique qui va se servir du sport[7]. Pour ce faire, l’Etat et ses multiples appareils officiels et non officiels ont su maitriser et mettre au service de son idéologie l’ensemble du mouvement sportif national. Le sport comme facteur d’épanouissement personnel et outil de cohésion sociale, s’est transformé en instrument politique d’encadrement et d’embrigadement de la jeunesse et des citoyens algériens dans leur ensemble. Ce constat pourrait donc démontrer l’autre rôle donné au sport algérien à une certaine époque. Ce rôle réduit le sport à un outil de manipulation idéologique et à un moyen efficace d’instrumentalisation politique des masses.

Le sport qui fut un puissant outil de construction et de préservation identitaire pendant la période coloniale, a été manipulé et exploité par les décideurs politiques postindépendance, comme un moyen de « dépolitisation des masses ». En effet, durant cette période qui a suivi l’indépendance du pays et jusqu’aux années 1980, l’Etat a abouti à l’un des deux résultats suivants[8] : regrouper tout le monde dans son parti politique unique le FLN ou pousser les masses vers une sorte de désintérêt et d’indifférence à « la chose politique », en orientant le débat vers des thèmes marginaux de la société.

Cependant, le manque d’intérêt à « la chose politique » ne signifie pas la dépolitisation totale de la société algérienne comme l’affirme l’analyse de Youcef Fatès, cela peut s’illustrer par l’opposition des supporters kabyles aux tentatives de déracinement culturel et identitaire. Cette opposition s’est exprimée notamment dans l’espace sportif, cet espace leur a permis d’avoir un astucieux registre de lutte pour la reconnaissance de la culture berbère et de la citoyenneté. C’est à ce moment là que l’on peut observer le début de la deuxième période des rapports entre le sport et la politique. Cette période commence timidement au début des années 1980 mais s’intensifie après octobre 1988, durant cette période, nous allons voir l’espace du sport exploité, par les supporters de football, comme un outil de résistance sociale et d’opposition politique[9].

Désormais, les jeunes vont faire du football-spectacle et des tribunes des stades leur propre outil de visibilité et d’expression politique. Cette jeunesse, qui ne participe pas à la politique classique, va s’affirmer en tant que groupe d’opposition au pouvoir non démocratique, à travers ses expressions, ses slogans et sa gestuelle dans le champ footballistique. Cet univers va permettre aux jeunes de la nouvelle génération d’acquérir une conscience politique critique face au climat politique et social qui règne dans le pays depuis son indépendance. Ainsi s’ouvre pour eux la possibilité d’avoir un engagement politique inédit visant à influencer plus ou moins directement un certains nombres de domaines qui les touchent en premier lieu[10].

Le stade de football en Algérie va donc se métamorphoser en arène privilégiée de l’apprentissage de la contestation sociale, culturelle et politique. Il va devenir l’équivalent de l’agora grecque et non du cirque romain, que le pouvoir algérien avait souhaité édifier. Désormais la question politique domine dans le vocabulaire des stades, les supporters se mêlent de l’actualité politique et sociale du pays. Ils se sont approprié un nouveau mode et une nouvelle tribune de communication avec le pouvoir. Une nouvelle façon « de dire » des jeunes qui traduit leurs propres problèmes et leur propre identité, et qui se réactualise dans les stades. En fin de compte, toutes ces expressions de violences verbales, physiques ou matérielles, comme les comportements déviants adoptés par les jeunes supporters de football en Algérie, seraient la traduction de l’échec de la politique du pouvoir autoritaire et de ses stratèges vis-à-vis de la société en général, et des jeunes de la nouvelle génération en particulier[11].

2-2 Le supporterisme en Algérie, une dimension sociale et un combat identitaire

En Algérie, face à la fermeture du champ social, culturel et économique, et compte tenu de l’absence d’horizons qui correspondent aux nouvelles valeurs et exigences de la jeunesse, les supporters se sont dirigés vers l’espace du club sportif, ce dernier se transformant en un lieu idéal de socialisation et de solidarité pour ces jeunes amateurs de football. Offrant une liberté d’action et de parole qui n’existait pas dans les autres lieux de socialisation[12]. En incarnant les valeurs de la nouvelle génération, ce nouvel espace de socialisation va permettre à une jeunesse inventrice et innovatrice d’enrichir l’imaginaire urbain et de contribuer à la construction de nouvelles représentations sociales, grâce notamment aux activités partisanes qui vont accompagner les événements sportifs.

Dans son analyse du supporterisme en Algérie, Djamel Boulebier nous explique que ce dernier s’est constitué essentiellement dans un cadre informel et de façon spontanée et sporadique, en réaction au volontarisme de l’Etat, qui par ses codes et ses lois a voulu dénaturaliser les clubs de football en effaçant leur identité historique et leur légitimité sociale et culturelle, mais aussi en les intégrant aux grandes entreprises économiques nationales et aux institutions administratives locales. Cette action politique a eu pour conséquence de couper la pratique sportive de son environnement naturel et de briser les maigres médiateurs sociaux hérités de l’indépendance. Dans ce cadre, le supporterisme des années 1963 à 1976 a donné la mesure d’un « football pépère » où la passion était contenue dans les limites des règles de la vie sociale. Cependant, le double « assaut » de l’accélération de l’urbanisation et de la croissance démographique, va contribuer à changer les données. Un autre modèle de soutien aux clubs va se construire en se basant sur les changements de normes et de valeurs qui fondent de plus en plus le quotidien et un nouveau rapport au stade de football et à la société d’une manière générale[13].

Dans leur rapport au monde de football, les Algériens expriment et prennent position sur des enjeux politiques, sociaux et culturels importants[14] : les événements sportifs sont à aborder comme autant de séquences dans les parcours sociaux et culturels de la jeunesse, et se vivent par conséquent sur les registres de la dramaturgie et du festif. Les jeunes supporters algériens, tout en étant attachés aux symboles traditionnels de leur origine socioculturelle, semblent partager avec les jeunes du monde entier, de nouvelles valeurs véhiculées par l’idéologie dominante : « liberté, hédonisme, compétition, individualisme ». Et d’autre part, ce mélange de doctrines pourrait signifier un « désarroi identitaire et culturel ». Cependant il ne faut pas se tromper, loin de signifier une quelconque régression, ce constat exprimerait plutôt le désir d’être de ce monde et de prendre son destin en main. En un mot, les jeunes Algériens ne veulent plus d’une société par procuration. Cette position est facilement décelable dans leur opposition au cadre institutionnel rigide tel qu’il est défini par le pouvoir sportif. Le jeune public a tellement conscience de la réalité qu’il revendique « une part de désordre dans l’ordre sportif ».

  • Analyse du supporterisme algérien
    • Le stade de football, un espace pas comme les autres

L’étude que nous avons menée, nous permet de dire qu’aujourd’hui, la jeunesse algérienne semble être en rupture quasi-totale avec l’Etat et ses institutions sociales, politiques et culturelles. En revanche, le sport d’une manière générale et le football en particulier, reste le seul domaine auquel les jeunes s’adonnent sans modération. A ce titre, les supporters de football se composent majoritairement de la frange juvénile de la société et s’approprient l’espace du stade de football, et pas seulement pour la cause sportive mais aussi pour exprimer ses sentiments de frustration et de déception, présents dans l’esprit de toute une génération.

Justement, dans cet espace clos du stade de football, la foule partisane va s’autoriser tous les excès verbaux. En profitant de l’effet de foule, les frontières infranchissables dans la vie quotidienne et dans les autres espaces sociaux, deviennent accessibles, sans gène ni contrainte. En premier lieu, dans un registre purement sportif et selon une logique antagoniste qui alimente souvent les rencontres sportives. Sous cet angle, les supporters de football se donnent le droit de composer leurs chants et slogans en évoquant les thèmes de la virilité et de la sexualité, les registres de la vie et de la mort agrémentés d’un langage guerrier, sans oublier les parodies et les stéréotypes utilisés pour dénigrer et discréditer les supporters du camp adverse. En second lieu, le stade en Algérie devient aussi l’espace où l’on peut donner libre cours à sa parole et son expression. Ce territoire se transforme, le temps d’un match, en espace de liberté dans lequel, les supporters donnent de la voix à leurs aspirations, leurs problèmes et leurs rêves. Par les chants ou les slogans et d’autres emblèmes, les problèmes sociaux, politiques ou les revendications culturelles et identitaires sont scandés et rythmés. Dans les gradins, les jeunes racontent leurs quotidiens : mal-être, chômage, crise du logement, amour, injustice, corruption, etc. nous donnons l’exemple suivant[15] : « Chaab rahou maztoul … rahou habs fi habta … baao gaa elpétrole 7000 l’batata … fel marchi rouhou idour … izidou fiha bechwiya … », qui se traduit par : « … le peuple vit un état de misère …. Il ne sait plus où se donner la tête … ils ont vendu tout le pétrole … tout est devenu cher … sept mille dinar la pomme de terre … au marché on fait que tourner… ».

La rhétorique est riche et variée, souvent elle est rythmée sur les mélodies et les répertoires de chansons connus dans le pays. En écoutant la voix des virages, nous pouvons constater que le sujet de l’immigration est un thème réguliers des supporters, une immigration légale ou illégale peu importe, ils expriment leur souhait de partir en Italie, au Canada ou encore plus loin en Australie. Désormais, en plus des emblèmes aux couleurs de leur club, ces supporters brandissent les drapeaux de leur destination de rêve[16] : « Makdertch naich, fi elhouma, nrouh lelghourba wa man walich … wa nrouhou l’italia naichou maicha hanya maa elpapiche » qui se traduit par « je n’arrive plus à vivre ici … je fais mes valises … je quitte le pays et je ne reviens plus … je m’installe en Italie, avec une belle italienne et je vis la belle vie… ».

Naguère, le stade de football était un espace dédié au sport et aux sportifs, aujourd’hui, grâce au supporterisme, il peut incarner d’autres rôles. En ce sens, les amateurs de football à Alger, à Tizi-Ouzou et ailleurs dans le pays, abordent la politique et les politiciens, en dénonçant les agissements de ces derniers. On hue sans hésitation en leur présence. Ici et là, on revendique son appartenance ethnique et on affirme une identité berbère « imazighen .. imazighen »[17]. Ce que les partis et les associations n’osent pas le dire, les supporters le scandent haut et fort. Sur ce territoire juvénile, on commente aussi l’actualité internationale, on prend position par rapport aux évènements comme la Palestine, l’Iraq, le printemps arabe, le 11 septembre, etc. Des thématiques qui font l’objet de chants et de slogans, permettant aux supporters d’affirmer leur point de vue, parfois dans le soutien, parfois dans la critique, mais toujours en liberté[18].

  • Sens et signification de la rhétorique partisane des supporters de football en Algérie

Des expressions abordant la question du pouvoir ou les différents phénomènes sociétaux en cours sont très répandues dans les gradins des stades de football en Algérie. Il ne se passe pas un match de championnat ou de coupe sans entendre ou lire des slogans et des chants non sportifs. L’évocation du social et du politique est devenue une sorte de tradition chez les supporters algériens, une tradition qui se nourrit et se renouvelle de ce que vivent les jeunes au quotidien.

  • L’élaboration de ce type de rhétorique 

Le supporterisme algérien se caractérise par une forte présence de l’improvisation et de la spontanéité dans l’ensemble de ses pratiques. Ceci ne remet pas en cause le rituel partisan que certains groupes ultras commencent à implanter et enraciner dans les gradins des stades algériens. En effet, à l’exception de ces quelques groupes très appliqués dans l’élaboration des chorégraphies et le choix des slogans à caractère non sportif, la globalité du discours sociopolitique des supporters est fortement construite dans la spontanéité, pendant et autour de l’événement sportif[19].

Selon l’enquête de terrain que nous avons effectuée, la majorité des personnes interrogées considèrent que le discours à connotation sociopolitique est le pur produit de l’instantanéité. Il né dans les gradins ou pendant les déplacements avec le club, puis se développe et se diffuse au fur et à mesure des matchs. Pendant ces moments, les jeunes supporters donnent libre cours à leur créativité et à leur inventivité.

  • Les motivations et les significations de cette pratique 

La jeunesse algérienne, représentée par les supporters de football, a trouvé dans le stade et ses gradins un espace d’extériorisation de ses frustrations et de ses rancœurs. Certes, la première motivation de ces jeunes à l’intérieur de cette arène sportive est de soutenir son équipe et la voir gagner des matchs. Cependant, l’ensemble des pratiques qui se juxtaposent à ce motif sportif laisse entendre que ces jeunes réfléchissent aussi hors du cadre du sport. En nous appuyant sur nos éléments d’enquête, on constate que le supporterisme en Algérie dépasse la simple dimension sportive, il est beaucoup plus qu’une rhétorique ou un effet de style. Sans partis politiques représentatifs et avec des institutions sociétales qui dansent au rythme de la musique étatique, les jeunes supporters de football ont trouvé dans le stade un endroit ouvert d’expression ou tout est permis. Ces éléments nous laissent croire que le premier mobile de la rhétorique sociopolitique dans les stades de football, c’est justement l’absence de véritables espaces sociaux et politiques, qui autorisent la liberté et l’échange transparent sans hypocrisie et sans mensonge. Des lieux où les jeunes peuvent se sentir des acteurs à part entière, sur le fond et la forme. Selon notre étude, aborder le politique dans cet espace juvénile n’est que l’expression d’une saturation totale de la part d’une jeunesse qui a tant sacrifié et tant souffert dans les décennies précédentes. Désormais, les jeunes ne s’investissent plus dans la vie sociale et culturelle, ils ne s’intéressent plus au combat de terrain, ce qui devait être la devise de tout espoir de changement dans la société. Et pourtant, dans leurs chants et slogans, nous remarquons qu’ils suivent de très près l’actualité politique et sociale de leur pays. En ce sens, cette rhétorique nous montre que ces jeunes ont cerné ce régime politique, sa corruption, sa fraude et son injustice. C’est peut-être pour cette raison qu’à chaque rendez-vous électoral, ici et là dans les espaces sportifs, les supporters scandent des slogans appelant à boycotter le vote : « Sahara Baoha, dzair kasmouha … wa chaab lih rabi … wallah men voté … le Sahara où il y a les zones de pétrole l’ont vendu, la terre de l’Algérie l’ont partagé … le peuple il n’a que Dieu … alors je vous jure que je ne voterai jamais »[20]. Cet exemple peut nous indiquer la position de cette jeunesse par rapport à l’Etat, un positionnement d’opposition qui suppose une attitude protestataire face à la parole du pouvoir public. Les jeunes amateurs du football se sont placés en opposition politique qui contrôle et critique (verbalement) les faits et gestes de l’Etat, à chaque fois que cela lui semble nécessaire.

Ce sentiment de saturation et de déception sociopolitique exprimé dans les mots des stades, n’a pas été suivi par des faits dans l’espoir de changer la situation, peut-être justement parce que ces jeunes supporters n’ont plus d’espérance. Comme si au lieu de changer la situation du pays, ils tentaient maintenant de changer de pays. Dans ce cadre, l’immigration légale et clandestine est devenue une piste d’évolution très recherchée par les jeunes femmes et hommes de l’Algérie actuelle. Les supporters glorifient la vie à Rome, à Barcelone ou à Londres, pour certains, s’exiler est désormais la seule perspective qui leur permettra de reprendre goût à la vie. Cet état de fait n’est autre que le résultat des difficultés sociales gigantesques qui défigurent le quotidien de la jeunesse. Le supporter dans un stade scande les chansonnettes sociopolitiques auxquelles il s’identifié fortement, simplement parce que cela évoque son vécu et sa trajectoire[21]. Ce jeune est souvent diplômé et sans emploi, il frôle la trentaine et vit encore sous le toit de ses parents… Son présent est difficile à assumer, alors comment peut-il penser à son avenir ? Le chômage, la crise du logement et l’absence de perspective pour l’avenir sont des fléaux sociaux qui pèsent très lourd dans la société algérienne. La présence de ces deniers dans la parole partisane juvénile n’est qu’une manière, pour la nouvelle génération des Algériennes et Algériens, de dénoncer un vécu amer et insupportable.

La question identitaire est aussi fort présente dans la rhétorique du supporterisme algérien. Ici et là, on brandit les symboles berbères en scandant des slogans qui marquent la fierté d’appartenir à cette terre. Dans la Kabylie et dans les Aurès, les supporters ont trouvé dans les chants et les banderoles un véritable support pour rappeler à la société et surtout à l’Etat que la culture berbère est la culture originelle de ce pays qu’on a voulu arabiser à tout prix. Dans un pays où le droit de manifester dans la rue est devenu quasi interdit par peur des débordement et surtout suite à la décennie de terrorisme qu’a connu l’Algérie, le supporterisme des stades s’est substitué à la rue, au moins pour une partie des jeunes de la société. Ce qui explique le comportement des groupes ultras qui organisent des animations ponctuelles visant à manifester leur sympathie avec le peuple palestinien ou vis-à-vis de certaines causes régionales.

Les supporters que nous avons interviewé affirment que leurs manifestations est aussi un moyen de communiquer avec l’Etat et de lui transmettre son insatisfaction, ce mécontentement et cette colère qui anime l’esprit de chaque jeune éprouvé par le quotidien. Cependant, ils pensent que cette pratique ne changera rien à l’état du pays, car elle se restreint aux gradins du stade sans en dépasser ses frontières. Les jeunes doutent que les responsables politiques prennent au sérieux leurs slogans et leurs emblèmes. A l’extérieur du stade, les jeunes s’éloignent de la vie sociale, culturelle et politique : les chants et slogans exprimés dans l’espace sportif ne peuvent se classer que dans le registre symbolique du supporterisme. Certes, celui-ci n’est pas dans le classique antagonisme entre deux adversaire sportifs, mais il est l’expression d’une opposition entre une classe juvénile qui vit mal son statut dans la société, et un pouvoir public et politique qui n’arrive pas à marcher au même rythme que l’exige la nouvelle génération.

  • Les supporters et l’engagement politique 

Dans son article au sujet du militantisme politique, Daniel Gaxie a défini deux logiques caractérisant les motivations et les mobiles du comportement militant des adhérents et des sympathisants des organisations politiques de masse. En ce sens, l’activité partisane pourrait incarner, comme le disent souvent les partis politiques, un engagement idéologique et une pratique au service d’une cause. Cependant, une autre lecture présenterait le militantisme politique comme une conduite partisane provoquée et stimulée par un ensemble d’intérêts matériels et symboliques dont un militant pourrait bénéficier tout au long de son parcours dans une organisation politique[22].

C’est en partant de cette analyse du militantisme que nous sommes allés interpeller les supporters à propos de leurs expressions politiques. Ce que nous avons constaté, c’est que les jeunes amateurs du football ne partagent pas la même philosophie que celle des pouvoirs publics. Les jeunes aspirent à la liberté, le respect de la différence, la démocratie et la reconnaissance d’une authenticité culturelle. Alors que l’Etat se ferme de plus en plus en n’offrant aucune autre alternative, et il s’inspire encore des valeurs dépassées du parti unique. Entre la jeunesse et le pouvoir, les valeurs ne sont plus les mêmes. La saturation et la déception que ressentent les jeunes supporters nous amènent à dire que même l’intérêt symbolique et matériel d’une certaine activité partisane politique, n’est pas motivant pour une bonne catégorie des jeunes supporters algériens.

Les supporters que nous avons rencontrés affirment ne pas être engagés dans un mouvement politique. Ils ne veulent pas ressembler à ces politiciens qu’ils considèrent comme des opportunistes « ces gens pour moi c’est des profiteurs et des opportunistes au sens négatif du mot, car ils sont là pour profiter de l’argent public sans servir le peuple qui leur a élu (…) »[23] qui ne se soucient guerre des principes moraux, et qui ne cherchent qu’à satisfaire leur intérêt personnel. Chez ces supporters, la classe politique nationale ne récolte aucun capital de sympathie, elle est fustigée et désavouée. Dans ce contexte, Youcef Fatès signale «  Il est utile de le rappeler pour le cas de l’Algérie nous ne sommes pas réellement en présence d’une nouvelle signification de la notion d’engagement politique. C’est la politique qui descend aux masses puisqu’elle se réalise à travers une participation non institutionnelle fondée sur l’action directe comme exactement pendant la période coloniale les manifestations des jeunes à l’occasion, pendant et après les matchs de football peuvent être appréciées comme un des indicateurs de l’engagement politique, voire l’un des plus pertinents dont se sont appropriés les jeunes et préservé par leur mémoire protestataire »[24]

  • Dans la quête du Paraitre 

Si le supporterisme ultra italien se veut démonstratif, impressionnant et parfois violent, le hooliganisme britannique se déclare brutal et virulent. Et tous les deux disposent de cette forme de visibilité sociale comme nous l’avons déjà mentionnée dans la première partie. Grâce à l’originalité de sa rhétorique, le supporterisme algérien est aussi en mesure de fixer la visibilité comme un objectif à atteindre. Les jeunes algériens marginalisés par la société et par l’Etat ont découvert dans les manifestations partisanes une manière de dire qu’ils existent, qu’ils sont aussi une partie intégrante de cette société[25] : « je pense que le fait qu’on soit marginalisé dans la vie quotidienne, éloigné de la place qu’on devait avoir surtout en tant que jeune diplômé, alors par cette rhétorique on interpelle les autorités, on veut attirer leur attention, mêmes si au fond de moi-même je pense que c’est un appelle désespéré (…) je doute que ce type de responsables soit conscient de la difficulté dans laquelle on vit quotidiennement, je doute qu’ils changeront d’attitudes. ». Les propos politiques et sociaux revendicatifs sont une nouvelle forme de parole que les jeunes supporters utilisent pour attirer l’attention de l’Etat. Désormais, leurs actions ont réussi à susciter l’intérêt de la presse, car lorsqu’un groupe dans les gradins, affiche une activité à caractère sociopolitique, les journalistes ne tardent pas à commenter cette manifestation. Chez les supporters, nous ne sommes pas dans une recherche de « paraitre horizontal classique » mais plutôt face à différentes expressions, à une tentative de « visibilité verticale » vers le gouvernant et le responsable « … on profite du passage de certains officiels dans les gradins pour transmettre des messages évoquant notre misère sociale… ». Les propos recueillis lors des entretiens réalisés avec les supporters nous laissent penser que ces jeunes sont en recherche de dialogue et d’une tentative de sollicitation non officielle de l’Etat et du pouvoir. En l’absence de libertés et d’un espace démocratique approprié, et en conséquence d’une marginalisation sociale et politique imposée par le gouvernement, les jeunes tentent d’émerger et de se distinguer par une rhétorique partisane au sein de l’espace sportif.

Conclusion générale

Le point de départ de cette étude a été le constat que Christian Bromberger et ses collaborateurs ont établi lors de leur étude ethnologique sur les supporters de football en Europe[26]. Cette recherche considère les manifestations partisanes comme une sorte de mise en scène spectaculaire et provocatrice qui se nourrit, généralement, de l’antagonisme sportif, et qui n’incarnerait qu’une dimension symbolique sans véritable sens. Lorsqu’il s’agit de rivalité sportive, le supporterisme algérien va correspondre parfaitement à cette analyse ethnologique. A ce titre, les supporters des différents clubs se dénigrent et se charrient en s’inspirant de tous les registres symboliques définis dans par Bromberger (langage guerrier, vie et mort, exaspération de la virilité, parodie et stéréotype). Cependant, lorsqu’on s’éloigne du domaine sportif et que l’on adopte un autre type de rhétorique, la situation change. Comme en témoigne notre enquête de terrain, les expressions sociopolitiques prononcées dans l’espace sportif algérien, ne relèvent pas uniquement de la mise en scène fictive et fantaisiste. En effet, si la rhétorique partisane, issue de la rivalité et de l’antagonisme sportif, paraît vide de sens et de valeur, la rhétorique sociale et politique exprimée lors des matchs de football en Algérie est porteuse d’un véritable sens. Evoquer le chômage, la pauvreté, l’immigration clandestine ou la corruption politique, sachant que tous ces éléments sont des vérités vécues quotidiennement par une catégorie non négligeable des citoyens algériens, toutes ces expressions et ces pratiques prennent de la consistance. Dans une société verrouillée, privée de vie démocratique et d’expression libre, les jeunes algériens ont trouvé dans les gradins des stades un espace inédit de parole, un espace qui sert d’exutoire aux différents fléaux et phénomènes sociaux qu’ils subissent dans la société. Il est évident que tout ce qui s’exprime dans ces lieux sportifs fermés ne relève que de l’ordre symbolique, même si cela a du sens. Car nous constatons que ce comportement verbal et gestuel ne franchit jamais les frontières du stade de football. Cependant, cet ordre symbolique est très parlant puisqu’il nous laisse découvrir les sentiments de frustration, de déception et d’inquiétude que les supporters de football ressentent, en particulier la jeunesse algérienne. En outre, l’étude de terrain nous a permis de constater que même lorsqu’il s’agit de rhétorique sociopolitique, les supporters algériens restent dans une logique partisane de choc et de provocation identique à celle utilisée chez les supporters italiens et anglais. Toutefois, les supporters algériens ont une démarche de provocation non pas à l’égard d’un adversaire sportif, mais plutôt envers l’Etat et ses symboles par les chants et des slogans dénigrants.

Nous avons donc noté que malgré cette forte présence de la parole politique et sociale chez ces passionnés regroupés sur les gradins, ces derniers sont en déconnexion totale avec la vie politique et sociale. Ils n’ont aucun engagement politique car ils considèrent que les valeurs de la classe politique actuelle ne correspondent pas aux attentes et aux exigences de l’époque moderne. Cette jeunesse ressent une sorte de saturation politique et d’amertume sociale. Les jeunes que nous avons rencontré affirment ne pas avoir ni l’envie ni l’intérêt d’intégrer une association ou une organisation quelconque. Pour eux, ce genre d’activité serait une perte de temps, déjà qu’ils n’arrivent pas à trouver du travail et un logement… comment s’intéresser aux « aspects secondaires » de la vie si l’aspect principal et vital de l’individu, sa dignité et son honneur ne sont pas assurés ?

Cette absence de liberté et cette faiblesse d’investissement et d’implication dans la vie associative, sociale et politique n’expriment pas pour autant un manque total de conscience citoyenne chez les jeunes des stades. L’analyse des données empiriques nous laisse croire que les mots exprimés dans les gradins sont la preuve d’une véritable maturité citoyenne, qui devance la réticence et la négativité du pouvoir public. A notre sens, cette maturité aurait permis à la classe juvénile sportive, d’exprimer intelligemment son point de vue politique et social. Cette jeunesse a réussi à afficher ses positions vis-à-vis de l’actualité du pays sans aucune contrainte. Elle a affirmé son opposition et son indignation par rapport à la situation dans laquelle elle se trouve. Dans un environnement d’exclusion et de marginalisation et dans une société qui ne sait sourire qu’à celui qui applaudit le système, ces jeunes sont parvenus, grâce à leurs chants et slogans originaux, à se donner de l’importance et de la visibilité.

L’espace sportif en Algérie abrite en son sein les ingrédients élémentaires d’un processus de transformation sociétale. Parce que nous sommes en présence d’une jeunesse extrêmement consciente de ce qui se passe autour d’elle sur le plan local et international, une jeunesse créative et cultivée, qui voit l’avenir d’un autre œil que celui du pouvoir. Tout comme avant juillet 1962 où l’espace sportif était un élément de consolidation nationale et de préservation identitaire ou comme avant octobre 1988, où le stade jouait le rôle d’une arène de l’apprentissage de la contestation politique. Aujourd’hui, les gradins des stades football sont révélateurs d’une réelle dynamique qui secoue la société algérienne et notamment sa jeunesse, une dynamique plus mature et plus réfléchie qui tireraientles leçons des échecs du passé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bibliographie

 

Ouvrage 

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« Le supporterisme en Algérie et en France : quelles ressemblances, quelles différences ? » est le thème de notre mémoire de Master 1 à l’université de Nantes, 2011.

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[1] Ehrenberg, A. (2008), le culte de la performance, Paris, Hachette littératures

[2] Bromberger, C. (1995), Le Match de Football : ethnologie d’une passion partisane à Marseille, Naples et Turin. Paris, Editions de la maison des sciences de l’homme.

[3] Laplantine, F.(1973), l’Anthropologie, Paris, Editions Universitaires, p.147

[4] Mucchielli, A.(2004). Dictionnaire des méthodes qualitatives en sciences humaines, Paris, Edition Armand Colin, Paris, P. 174.

[5] Berthier, N. (2010). Les techniques d’enquête en sciences sociales, Paris, Edition Armand Colin, P 78

[6] Fatès, Y. (2009). Sport et Politique en Algérie. Paris. L’Harmattan, Paris, p 39-50

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Fatès, Y. Sport et politique en Algérie. op. cit, p 294-323

[10] Ibid.

[11] Fatès, Y. Sport et politique en Algérie, op, cit. p294

[12] Boulebier, D. (1999). « Le foot, l’urbain et la démocratie », in Mouvements sociaux, mouvements associatifs, Insaniyat, n° 8 vol, III, 2. CRASC, Oran, p 43-62.

[13] Boulebier, D. (1999). « Le foot, l’urbain et la démocratie », Op cit, p 43-62

[14] Ibid.

[15] Extrait de chants de supporters,

[16] Extrait de chants de supporters,

[17] « Imazighen … imazighen », est un slogan que les kabyles entonnent dans les stades pour exprimer leur fierté d’être kabyles

[18] Recueils d’entretiens,

[19] Recueil d’entretiens,

[20] Recueils d’entretiens,

[21] Recueils d’entretiens,

[22] Gaxie, D. (1977). Economie des partis et rétributions du militantisme, Revue française de science politique, 27e année, n°1, P123 -154.

[23] Extrait d’entretiens,

[24] Fatès, Y. Sport et politique en Algérie, op cit, P39-50

[25] Extrait d’entretiens,

[26] Bromberger, C. Op. cit,

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