Attentats de Paris : Quelles conséquences pour la politique de la France en Syrie ?

Jérôme Lagoutte

Après les attentats de Paris le 13 novembre dernier, le président Hollande a immédiatement réaffirmé l’engagement de la France contre Daesh en intensifiant la campagne de frappes aériennes conduites depuis plusieurs mois déjà en Irak puis en Syrie. Selon les informations, les opérations de l’armée française se concentrent actuellement sur Rakka, « capitale » autoproclamée de l’organisation terroriste.

Cette riposte militaire est parfaitement justifiée. Elle ne saurait néanmoins suffire à éradiquer Daesh dans les vastes territoires qu’il domine en Irak et en Syrie. Ainsi que je le rappelais dans une tribune publiée sur ce même site il y a quelques semaines, la France, comme d’ailleurs son allié américain, ne peut ni ne veut à elle-seule détruire Daesh. L’armée française, déjà déployée sur de nombreux théâtres d’opérations extérieures comme au Mali ou en Centrafrique, intervient également dans la surveillance du territoire qui s’est encore accrue depuis samedi dernier. Les États-Unis ont quant à eux les moyens logistiques d’intervenir mais, encore traumatisés par leur intervention en Irak et centrés sur la prochaine élection présidentielle, ils refusent pour l’instant d’engager des troupes au sol. Dès lors, les Occidentaux et notamment la France blessée doivent reconsidérer leurs positions face à deux acteurs clés de la lutte contre Daesh : la Russie de Vladimir Poutine et ce qui subsiste d’État Syrien dirigé par le clan de Bachar Al-Assad.
Quels principes pour notre action en Syrie ?

A ce stade, il est vain de constamment rappeler le caractère tyrannique de ces deux présidents autoritaires ni même la brutalité d’Al-Assad car la diplomatie n’est pas faite de sentiments. C’est précisément l’émoi face aux horreurs perpétrées par le régime qui a conduit la diplomatie française, dès 2011, à refuser de voir l’évidence : Al-Assad n’est pas l’ennemi de la France, qu’il n’a jamais menacée. Son opposition islamiste en revanche, dominée par Daesh, n’est même plus une menace mais un ennemi de notre pays, la tragédie du 13 novembre vient sinistrement nous le rappeler. Après la tragédie, il est donc nécessaire que la France sache ce qu’elle veut, autrement dit qu’elle fixe des principes clairs à son action en Syrie.

 

La question de Bachar d’Al-Assad

A l’évidence, le départ de Bachar Al-Assad n’est plus notre priorité. L’impératif à ce stade est de lutter contre Daesh et dans la réalité du terrain cela implique de recueillir du renseignement, de localiser les structures du groupe terroriste et ses centres de commandement. Il est illusoire de penser que ce renseignement, indispensable pour toute opération militaire, s’effectue sans l’aide des services syriens loyaux à Al-Assad.


C’est une fois seulement que Daesh sera hors d’état-de-nuire – et cela prendra beaucoup de temps – que la question du départ de Bachar Al-Assad pourra être posée. Certains spécialistes affirment à juste titre que le maintien au pouvoir du dictateur baasiste ne ferait qu’entretenir le chaos. D’une part, les populations civiles syriennes durement touchées par la répression implacable du régime baasiste refuseraient de se soumettre à un président criminel de guerre. D’autre part, le clan Assad s’appuyant essentiellement sur la minorité alaouite, les 75 % de Syriens sunnites refuseraient de continuer à vivre sous cette « domination confessionnelle ». Ces arguments sont parfaitement recevables mais peuvent être retournés. Si l’on suit la logique confessionnelle selon laquelle un pouvoir alaouite ne peut plus commander à une majorité sunnite, cela voudrait dire que toute la région devrait être découpée en États-confessionnaux. Sunnites, chiites, alaouites ou le peu de chrétiens vivant encore au Moyen-Orient refusant de vivre ensemble, alors autant créer des États mono-religieux ou chacun vivrait uniquement avec ses coreligionnaires… Cette logique mène à la catastrophe : un  Moyen-Orient partagé entre États souverains armés et crispés sur leur unique identité religieuse serait une poudrière plus redoutable encore que l’Europe d’avant 1914. Ceux qui insistent sur le départ irréversible et non négociable d’Al-Assad feraient donc bien d’en réfléchir aux conséquences. La chute précipitée de Saddam Hussein en Irak en 2003 est à l’origine d’un chaos sur lequel ont prospéré les groupes islamistes. Les mêmes erreurs ne doivent donc pas être répétées en Syrie. A minima, une autre figure du régime « plus acceptable » pourrait prendre le relai d’Assad. Les candidats ne manquent et la Russie est prête à « lâcher » l’actuel président au profit d’un autre cacique du régime pourvu que ses intérêts dans le pays soient assurés.

 

La question de l’alliance avec la Russie

Moscou détient de fait les clés d’une résolution du conflit. À la différence des États-Unis et de la France légitimement soucieux d’éviter de lourdes pertes humaines lors d’une intervention militaire, la Russie serait déjà en train d’opérer au sol. A la suite de l’attentat contre un avion de ligne russe le 31 octobre dernier, elle frappe désormais massivement Daesh, tout en continuant il est vrai à intervenir contre l’opposition « modérée » à Al-Assad.

Le scénario esquissé par la diplomatie française d’une coalition à trois en Syrie, où Washington, Moscou et Paris opéreraient de manière coordonnée contre Daesh va donc dans le bon sens. Certes, la confiance est difficile à rétablir avec Moscou après des mois de crise en Ukraine, mais tenir la Russie à l’écart d’une opération contre Daesh n’est plus tangible. La visite à Moscou le 26 novembre prochain du président Hollande devrait en toute logique concrétiser ce rapprochement.
Repenser plus globalement notre politique étrangère au Moyen-Orient

L’urgence syrienne ne doit pas faire oublier la nécessité de repenser notre politique au Moyen-Orient et de lui redonner de la lisibilité, notamment vis-à-vis de certains de nos alliés.

La France était jusque-là au sein d’un groupe de pays incluant la Turquie, l’Arabie Saoudite et le Qatar, tous partisans du départ de Bachar Al-Assad. Or, ces trois pays soutiennent tous plus ou moins directement les groupes islamistes en Turquie. L’Arabie Saoudite et le Qatar, pays wahhabites dont l’obscurantisme religieux n’a rien à envier à celui de Daesh, financeraient et armeraient les djihadistes intervenant en Syrie. De manière plus diffuse, la Turquie a également apporté son soutien aux groupes djihadistes, notamment le front Al-Nosra, afin qu’ils combattent les rebelles kurdes du PYD. Ce soutien s’explique par la crainte d’Ankara de voir émerger à sa frontière un Kurdistan indépendant. Il n’est pas non plus exclus que le pouvoir « islamo-conservateur » d’Erdogan ne soit pas fondamentalement hostile à des groupes terroristes sunnites luttant contre le clan alaouite des Al-Assad, tant la dimension religieuse inspire désormais sans contrainte la politique d’Erdogan. Au milieu de cette coalition d’États sunnites, la France a joué un rôle à tout le moins maladroit en campant sur sa position d’un départ non négociable d’Al-Assad. L’inflexion de cette ligne et le rapprochement avec la Russie sont donc à saluer.

Par ailleurs, la France a balancé ces dernières années entre bellicisme affirmé et temporisation sur la scène internationale. Elle a été le fer de lance des interventions en Libye en 2011 et au Mali en 2013. Sur la Syrie au contraire, après avoir voulu frappé le régime de Bachar Al-Assad en septembre 2013, elle s’est contentée jusqu’aux attentats de janvier 2015 de frapper les groupes terroristes en Irak, refusant d’intervenir en Syrie. Cette ligne fluctuante brouille le message de notre diplomatie : un djihadiste malien d’AQMI n’est pas moins dangereux qu’un djihadiste syrien de Daesh mais pourtant notre position n’a pas été la même d’un conflit à l’autre. On peut regretter qu’il faille deux séries d’attentat pour le comprendre. Une action diplomatique efficace doit s’inscrire dans la durée autour de lignes claires et ne pas fluctuer au gré d’événements tragiques.
Jérôme Lagoutte

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