Nouvelles élections législatives en Turquie sur fond de regain de violences

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a annoncé le 24 août dernier l’organisation de nouvelles élections législatives le 1er novembre 2015. Cette décision fait suite à l’échec des négociations menées par l’actuel Premier ministre Ahmet Davutoglu pour former un gouvernement de coalition, près de trois mois après les élections législatives du 7 juin.

Une chambre introuvable

Le dernier scrutin a été marqué par la perte de la majorité absolue du Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur), après 10 ans d’hégémonie sur la vie politique turque. Ce recul de la formation de M. Erdogan s’explique par un important report des voix de l’électorat kurde vers le Parti démocratique des peuples (HDP), formation de gauche issue de la mouvance pro-kurde qui effectue une percée remarquable. Porté par ses promesses de démocratisation du régime et son discours novateur sur les questions de société, le HDP a réussi le tour de force d’attirer à lui les voix de nombreux électeurs turcs, notamment les plus jeunes !

Aucun parti n’ayant obtenu la majorité absolue le 7 juin, c’est donc « une chambre introuvable » qui s’est dégagée du scrutin. Arrivé en tête, l’AKP disposait de 45 jours pour former un gouvernement de coalition. Les négociations ont cependant échoué avec le Parti Républicain du peuple (CHP), étant donné l’antagonisme avec cette formation de centre-gauche farouchement attachée à la laïcité turque. Le même échec s’est répété avec le Parti de l’action nationaliste (MHP), cette formation d’extrême-droite refusant toute alliance avec l’AKP tant que le gouvernement ne renonçait pas au « processus de résolution » engagé depuis 2 ans avec la minorité kurde. Le HDP avait quant à lui annoncé qu’il refuserait toute coalition avec l’AKP.

Le coup de poker d’Erdogan

 

Constatant l’échec des négociations, le président de la République a donc une nouvelle fois convoqué les électeurs aux urnes. Recep Tayyip Erdogan espère que ce nouveau scrutin redonnera à son parti la majorité absolue voire la majorité des 3/5 au Parlement, lui permettant de modifier la constitution à sa guise et de créer un régime présidentiel où il aurait les coudées franches. Le pari est cependant risqué étant donné l’exaspération croissante de la population, y compris de l’électorat modéré de l’AKP, face à la dérive autoritaire du président turc.

De fait, Erdoğan a fortement contribué à polariser la Turquie au cours des dernières années : insultant face à l’opposition et aux minorités religieuses, intraitable lors de la fronde antigouvernementale de Gezi en 2013 marquée par des violences policières qui firent 11 morts, mégalomane au point de se faire construire un gigantesque palais présidentiel à Ankara et une mosquée à Istanbul « visible depuis l’espace » et où il rêve d’être enterré, Erdoğan ne laisse pas indifférent. Le président turc, affaibli par le dernier scrutin, compte cependant rebondir en s’affichant comme garant de la sécurité de l’État face à la vague de violences à laquelle est confrontée la Turquie depuis 2 mois.

Menaces de « l’État islamique » et reprise des hostilités avec le PKK

Longtemps vue comme « un ilot de stabilité » dans un Moyen-Orient en crise, la Turquie est désormais touchée de plein fouet par les répercussions du conflit syrien. Le gouvernement turc, farouchement opposé au maintien de Bachar Al-Assad au pouvoir, n’a pas hésité à soutenir et armer les forces d’opposition au régime, y compris le groupe État Islamique (Daech). Les autorités turques pariaient que ce soutien tacite aux djihadistes éviterait tout attentat de leur part. L’attentat de Suruç du 20 juillet dernier est un cinglant démenti : revendiqué par Daech, l’attaque a causé la mort de 34 jeunes turcs et kurdes.

Depuis, le gouvernement turc s’est totalement engagé dans la coalition internationale conduite par les Etats-Unis en Syrie contre le régime d’Assad et ses opposant djihadistes. Ce changement de ligne expose désormais le pays à des attentats islamistes menés en représailles.

À cette menace terroriste islamiste s’ajoute la reprise des hostilités avec le PKK, alors que des pourparlers de paix étaient engagés depuis 2 ans pour une résolution politique de la question kurde. Le processus devait notamment aboutir à une certaine autonomie régionale accordée par Ankara à l’Anatolie du Sud-Est, majoritairement peuplée de Kurdes. La géopolitique de la région a finalement eu raison de la trêve. Alors que les forces kurdes du PYD syrien contrôlent le nord de la Syrie et qu’une région autonome kurde a été créée au nord de l’Irak, Ankara redoute la formation d’un large Kurdistan qui engloberait les régions majoritairement peuplées de kurdes en Turquie. Le gouvernement turc a donc très subtilement profité de son alliance avec Washington contre les djihadistes syrien pour déclarer la guerre à toutes les organisations terroristes, incluant au passage le PKK, mouvement armé pro-kurde. En échange de son soutien accru à la coalition, la Turquie profite du silence des occidentaux pour frapper de nouveau la rébellion kurde. De fait, l’essentiel des opérations menées par l’armée turque depuis un mois visent le PKK et non le groupe Etat Islamique

La mécanique infernale de 30 ans d’hostilités entre l’armée turque et l’organisation kurde s’enclenche de plus belle, avec son lot d’attentats quasi quotidiens du PKK en réponse aux interventions des forces armées turques. Depuis la fin du mois de juillet, Ankara affirme avoir tué plus de 400 rebelles du PKK alors que les attentats perpétrés par la rébellion ont fait près d’une centaine de victimes.

Erdogan en passe de perdre son pari

A court terme, Recep Tayyip Erdogan et son parti AKP pensent n’avoir aucun intérêt à mettre un terme aux hostilités. Tablant sur les réflexes anti-kurdes d’une population redoutant les attentats et chauffée à blanc par trois décennies de conflit, l’AKP espère discréditer le HDP issu de la mouvance pro-kurde et récupérer les voix des électeurs de ce parti. Ce calcul pourrait néanmoins s’avérer perdant. Les récents sondages prédisent à l’AKP tantôt un score oscillant en hausse de 2 % et 2,5 %  par rapport aux élections du 7 juin, soit en baisse de 2 %.

Le HDP enregistrerait quant quant à un résultat stable par rapport au 7 juin (13%), voir une hausse de 1 %. Ce parti continue à se déclarer favorable à un règlement pacifique de la question kurde. Visiblement dépassé par la politique jusqu’au-boutiste de la branche militaire du PKK, il espère éviter les amalgames et conserver ses nouveaux électeurs – y compris turcs – attirés par son discours progressiste et novateurs.

Nombre d’électeurs ont désormais bien compris qu’Erdogan était prêt à tout pour s’accrocher au pouvoir – y compris à un nouvel état de quasi guerre civile – alors que les jeunes générations veulent majoritairement  la paix entre Turcs et Kurdes. Reste à savoir si ce changement certes lent mais remarquable des mentalités se traduira dans les urnes… Les élections de novembre seront une nouvelle fois un test pour la démocratie turque, plus que jamais menacée par la mégalomanie et l’autoritarisme d’Erdogan.

Jérôme Lagoutte, pour l’IRPAM

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